Histoire avant 1848
Archives / Bibliothèque
Vie des Communautés
Centenaire 1914-1918

ANLB
Aïn Nouissy / Noisy-les-Bains
Toute l'histoire d'un village d'Algérie

.

LE SCOOTER

par Norbert Ségalas

A Noisy dans les années 60, nous avons vécu une petite révolution qui a été l’avènement de la Vespa.

En effet, presque tous les jeunes avaient leur propre moyen de locomotion.

Il y avait Gaby Moullin avec sa moto et son levier de vitesse sur le côté droit du réservoir, Robert Heinrich et la moto de son père, Gérard Fodor avec son énorme cube, Frédéric Belleï et la petite triomphe de son père qui n’a pas tourné longtemps car il lui fallait beaucoup de réparations, Ferdinand Repelin avec une des premières mobylettes sportives de chez Gitane.

Les premiers modèles 125 cc de Vespa furent achetés par Yvan et Claude Morin. Yvan le passa à son frère Jean-Marie après avoir acquis une 2 chevaux Citroën.

Roger Morin avait un Vespa bleu, et mon frère Yvan un Vespa rouge acheté par mon père à Aimé Wuillaume.

Quant à moi, je possédais un 150 cc ainsi que Henri Thurin qui avait vite fatigué son engin, vu qu’il n’avait jamais fait de rodage.

Et enfin il y avait aussi Roly (Roland) Ségalas et Noël Mandron avec leur Lambretta, et Alain Paralieu le fils de Coco (Désiré) dont le scooter avait de grandes roues de moto.

On voyait souvent Guy Laurent, de La Stidia, qui venait au café de Maurice Corbobesse, sur un magnifique Lambretta avec démarreur électrique, très rare à cette époque.

En ces temps-là, Vivi (Yves) Torrès, qui venait de terminer ses études de mécanicien et d’être embauché par M. André Dambach (mécanicien breveté des services de navigation aérienne) travaillait au garage situé à droite à la sortie de Noisy vers Perrégaux. Je crois que M. Dambach avait aussi formé notre ami Gilbert Dornier.

Nous avons souvent discuté de la particularité physique de M. Dambach qui avait la mâchoire enfoncée ; certains disaient qu’il avait pris un retour d’hélice en pleine figure ; d’autres que c’était les suites d’une opération…

M. Dambach était arrivé à Noisy en accompagnant en tant que mécanicien un as de l’aviation, André Costa, célèbre pour ses acrobaties aériennes au temps ou Mostaganem avait son aérodrome à Noisy. Ce champ d’aviation se trouvait après la ferme Piller vers les Borgia, et fut acquis par la suite par Charles Ségalas. Il avait un fort accent parisien et Vivi nous faisait rire en l’imitant. Par exemple, lorsqu’on lui menait une voiture plus très fraîche, il faisait le tour du véhicule en se frottant les mains avec du papier journal et disait, avec son accent parigot : « Qu’est-ce que c’est qu’ce tas d’féraille, y a un cafard dans l’carburateur ou un serpent dans l’échap’ment ??? » C’était un mécanicien hors pair et, avec son expérience de mécano d’avions, quand on lui amenait une voiture pour les freins, par exemple, on la récupérait toujours en parfait état de marche : en plus des freins, il avait changé ou réglé ce qui n’allait pas. Il y en a qui tiquaient un peu sur la facture, en arguant qu’ils n’avaient pas demandé tout ça.

Mais revenons à nos engins. Un jour que j’accompagnais des copains aux vêpres, Henri Garrigues me demanda de lui prêter mon scooter pour faire un tour. Je lui donnai la clé et il partit avec Roger Ségalas sur le tan-sad. A la sortie des vêpres, Henri et Roger faisaient une drôle de tête…

Kiki (Henri), penaud, m’expliqua qu’ils avaient glissé et pris une gamelle. Le Vespa, aussi, avait une drôle de gueule avec son absence de phare, son tablier tordu et l’aile de sa roue avant froissée.

Kiki se débrouilla pour rapetasser tout ça avec l’aide d’un carrossier de sa connaissance, qui exerçait à l’entrée de Mostaganem par la route d’Oran.

Quarante-deux ans plus tard, Roger Ségalas m’a raconté comme ça s’était passé. Ils avaient pris la route de Mosta pour aller jusqu’à la pépinière puis ont redescendu la côte vers le village. Bien entendu, à deux sur le scooter, la descente fut plus rapide… Et comme Kiki tournait le guidon dans les virages, au lieu de pencher, ils se sont vite retrouvés à manger du bitume !

Vivi venait souvent avec moi sur le scooter faire un tour. Quand je passais les vitesses, on les entendait claquer, c’était-là un des défauts des Vespas. Vivi me dit un jour : « C’est les disques d’embrayage, si tu veux je peux t’arranger ça ! » « Ah bon ? » Et je lui confie la machine pour quelques jours.

Au bout d’une semaine, je reprends mon scooter et… je ne sais pas ce qu’il a fait, le fait est que les vitesses claquaient toujours mais avec un petit plus. Quand on passait la première il ne fallait pas tenir la poignée trop longtemps débrayée. En effet, au bout de quelques secondes l’engin démarrait tout seul.

Parfois c’était dangereux, comme ce jour où je revenais de la mer. Dans La Stidia il fallait traverser la nationale pour prendre la route de Noisy, en passant à droite de l’église. En attendant que la voie soit libre, j’avais enclenché la première et donnais quelques coups d’accélérateur car le ralenti ne tenait pas. D’un seul coup, le scooter se cabre, la jupe arrière frappe le sol et me renvoie de l’avant. Heureusement la voiture pour laquelle je m’étais arrêté venait juste de passer. Un ou deux Stidéens qui avaient assisté au démarrage ont dû se dire que ces abrutis de gosses ne savaient plus quoi inventer pour faire de l’esbroufe… Tu parles !!!

Depuis, je me suis toujours méfié, et je ne débrayais que pour démarrer de suite. C’est ainsi que cette habitude devint réflexe, et au bout de quelque temps je n’y pensais plus.

Quelques mois plus tard, nous étions quelques copains autour du banc de bois de Clarisse Langlois, en face de la gendarmerie, à côté de l’ancien château d’eau. Il y avait Roger et Maurice Ségalas, Henri et René Garrigues, Jacqueline et Camille Andraud, Sylvie Badin, etc.

Soudain, Henri Garrigues me demande de lui prêter le scooter pour aller faire un tour. J’hésite : « Tu te rappelles de l’autre fois », lui dis-je.

Il rigole : « Oui, mais maintenant j’assure. »

Je lui tends la clé à contre cœur… et il se met à rouler des mécaniques pour enfourcher l’engin de ses longues jambes.

Le moteur répond au premier coup de kick, il passe la première et regarde derrière lui, tout en donnant de grands coups d’accélérateur pour impressionner la galerie. A ce moment-là je pense aux disques de Vivi…

Trop tard, je n’ai pas le temps de dire un mot, le scooter bondit et se cabre comme un mustang lors d’un rodéo. Le grand Kiki désarçonné se retrouve par terre. L’engin, moteur emballé, continue à tourner sur son aile gauche, comme une toupie au milieu de la route.

D’un élan plein de noblesse, Kiki se relève, plonge vers le Vespa, et d’un mouvement majestueux coupe les gaz sous les regards mi rieurs mi inquiets de l’assistance.

L’engin hérita de rayures supplémentaires et Kiki ne me redemanda plus jamais le scooter.

Souvenirs de jeunesse, chez nous, là-bas !!!

Norbert Ségalas


 

(Source : Bulletin de liaison des Enfants de La Stidia et Noisy, n° 32, septembre 2006)




 

© Copyright 2016 G. LANGLOIS/site ANLB