Histoire avant 1848
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Centenaire 1914-1918

ANLB
Aïn Nouissy / Noisy-les-Bains
Toute l'histoire d'un village d'Algérie

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POURQUOI ET COMMENT

LA CREATION DE LA COLONIE AGRICOLE DE AÏN NOUISSI EN 1848

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Louis-Philippe Ier, roi des Français, monté sur un trône dont les marches étaient les barricades de juillet 1830 en descendit, dans la dix-huitième année de son règne, par les barricades de février 1848.

La deuxième République lui succéda dans l’allégresse générale mais, décevant le petit peuple des faubourgs à qui elle devait son existence, elle vacilla à son tour, quelques mois plus tard, lors des journées de juin durement réprimées par un gouvernement dont le seul souci était de se maintenir à n’importe quel prix.

Ce fut à la suite de ces journées troublées que, chez les hommes du pouvoir, naquit l’idée d’éloigner de la capitale une population qui les effrayait.

On songea un instant à la Guyane mais le coût du transport et de l’installation fit rejeter cette idée que, cependant, on n’abandonna pas tout à fait.

En effet, depuis le 14 juin 1830 la France, qui pour laver l’offense du coup d’éventail donné par le dey d’Alger au consul Deval avait débarqué ce jour-là un corps expéditionnaire à Sidi-Ferruch et dans la foulée était entrée dans Alger le 5 juillet, la France, donc, avait conquis par les armes l’ancienne Régence vassale du sultan de Constantinople pendant que les hommes politiques français se demandaient déjà comment traiter ce qui, dès le début, fut le problème algérien.

Cependant, de victoire en victoire rehaussées de superbes faits d’armes que ne parvinrent pas à ternir quelques revers, le drapeau tricolore, toujours glorieusement, recouvrit une province dont le nom d’Algérie fut fixé par décret du 14 octobre 1839. Aussi, quand en 1847 Abd el Kader se rendit au duc d’Aumale, le vainqueur de la smala, on peut dire que le pays était globalement conquis.

Quelques essais de colonisation avaient été tentés depuis 1830 à titre individuel par le baron de Vialar ou Jules du Pré de Saint-Maur et par les soldats laboureurs de Bugeaud, mais l’implantation européenne dans le pays demeurait sporadique, confinée en grande partie dans les villes.

Ce fut donc dans ce vaste territoire, non pas vide d’hommes mais insuffisamment peuplé d’environ deux millions de Musulmans et de quelques dizaines de milliers de Juifs, que le gouvernement français décida d’envoyer ceux qui le gênaient, en leur promettant monts et merveilles.

Mais qui étaient ces gens assez aventureux pour aller coloniser une contrée dont ils savaient peu de choses ? Tout simplement des ouvriers, artisans, employés, boutiquiers des quartiers de l’Est parisien frappés par le chômage engendrant la misère et que rien, à l’origine, ne prédisposait à une telle aventure, sinon l’espoir d’une vie meilleure. Cela surprendra certains, mais, contrairement à une légende tenace largement répandue, ce n’était pas la lie de la société composée de malfrats et de prostituées qui partait pour l’Algérie, c’était plus prosaïquement des gens du peuple poussés par la misère.

Dès les 20, 24 et 28 septembre 1848, les murs de la capitale se couvrirent d’affiches annonçant un crédit de cinquante millions destinés à l’installation en Algérie de douze mille colons. La dernière de ces affiches était signée La Moricière, alors membre du gouvernement et héros de la conquête.

Les familles dont la candidature était acceptée par la commission chargée d’étudier les demandes furent réparties en dix-sept convois dont le départ de Paris s’échelonna du 8 octobre 1848 au 18 mars 1849.

A défaut de voies ferrées reliant le Nord au sud de la France, et devant la difficulté à faire voyager autant de personnes par la route, les autorités décidèrent que les convois emprunteraient des péniches pour aller de Paris à Lyon, puis des bateaux à vapeur jusqu’à Arles d’où ils se rendraient en chemin de fer à Marseille ; la traversée de la Méditerranée se faisant sur des navires de l’Etat à voiles et à roues.

Quatre convois furent ainsi dirigés dans les environs d’Oran, deux vers Mostaganem, les autres vers l’Algérois et la région de Philippeville, à l’Est de l’Algérie.

Nous nous attacherons tout particulièrement à suivre ici le quinzième convoi composé de 865 personnes, dont 40 enfants, et qui, le 30 novembre 1848, quitta le quai Saint-Bernard à Paris pour gagner Mostaganem. Chaque passager avait eu droit d’emporter un baluchon de 50 kg.

Une anecdote nous apprend qu’à hauteur des carrières de Charenton un escadron de cavalerie revenant de la promenade aux chevaux, trompettes en tête, s’arrêta sur ordre de son chef, fit front et rendit les honneurs, sabre au clair, au 15e convoi qui défilait sur la Seine. Partout l’accueil ne fut pas aussi cordial mais en général ce voyage fluvial à travers la France se déroula dans des conditions un peu moins pénibles que l’on pourrait penser, eu égard à la saison, au nombre de personnes transportées et à l’époque. Ce ne fut pas cependant, loin de là, un voyage de première classe.

Le 16 décembre le convoi arrivait à Marseille et aussitôt commença l’embarquement sur le Cacique. Le lendemain, le navire levait l’ancre et après une traversée relativement paisible touchait la côte de Mostaganem le 20 décembre, malgré une légère tempête qui le contraignit à relâcher quelques heures devant Arzew mieux abrité.

Mostaganem s’était donnée à la France dès 1831 et une petite garnison y avait été installée en 1833, les tribus locales se ralliant assez rapidement pour la plupart, et les combats de l’Habra et de la Macta (1835) ainsi que le siège de Mazagran (1840) illustrèrent par ailleurs l’épopée guerrière de la contrée.

Au début, les Européens venus à la suite des armées se fixèrent en ville puis ils exploitèrent quelques terres dans la proche Vallée des Jardins où s’élevèrent peu à peu de petites exploitations isolées.

En 1841, des pêcheurs créèrent le hameau de la Salamandre, du nom d’un vaisseau échoué. Pendant les années 1843 à 1846, des familles de colons s’installèrent à l’emplacement de l’ancien village musulman de Mazagran. En 1846, ce fut l’arrivée des colons de la Stidia originaires de la Prusse rhénane, que l’armateur devant les transporter au Brésil abandonna à Dunkerque et auxquels le gouvernement de Louis-Philippe proposa cette implantation. La même année encore, d’anciens militaires furent établis à l’extrémité de la Vallée des Jardins et le village ainsi créé pris le nom de « Les libérés militaires » (que l’on rebaptisera Pélissier en 1856 en l’honneur du maréchal Pélissier, duc de Malakoff par sa victoire sur les Russes pendant la guerre de Crimée et qui avait tenu garnison à Mostaganem). En 1847 s’édifia le hameau côtier d’Ouréha pendant qu’une dizaine de fermes isolées peuplaient le pays entre Mostaganem et le Nadour (Rivoli) une dizaine de kilomètres au sud.

On pouvait d’ailleurs lire à cette époque les lignes suivantes dans L’Echo d’Oran : « Le territoire de Mostaganem, qui s’étend de l’embouchure du Chélif (au nord) à celle de la Macta (au sud-est), a toujours été d’une richesse extraordinaire : les tribus qui l’habitent s’occupent exclusivement de culture et de l’élevage de bestiaux. Les pâturages y sont abondants, on y trouve des troupeaux à laine fine, des bœufs et des chevaux de haute taille.

Mazagran, à 6 kilomètres de Mostaganem, commence à revivre. Déjà le terrain entre ces deux places est rempli par des champs et des vergers en pleine culture. Le pont jeté sur la Macta relie par une seule route Oran, Arzew, Mazagran et Mostaganem. »

Puis, en novembre 1848, le troisième convoi parti de Paris avec 822 personnes fut réparti entre les colonies agricoles en création de Souk-el-Mitou (Bellevue), Aïn-Tédelès et Assi-Mamèche (Rivoli).

Quant au quinzième convoi, les destinations qu’on lui assigna furent Mesra (aussitôt rebaptisé Aboukir), Tounin (prononcer Tounine) avec son annexe Carouba et enfin Aïn-Nouissy (Noisy-les-Bains).

Le 24 décembre au matin, les futurs habitants de ce derniers village, ayant entassé leurs maigres bagages sur des prolonges d’artillerie quittèrent Mostaganem et, à pied, prirent la route du sud.

A 3 km de la ville, ils longèrent le bastion de Mazagran où en février 1840 le capitaine Lelièvre et ses 120 « lapins » résistèrent bravement pendant trois jours aux assauts furieux de 12 000 Arabes conduits par Abd el Kader en personne. Puis, 5 km plus loin, ce fut la halte du déjeuner à Assi-Mamèche (Rivoli).

Au cours de cette première partie du trajet, les colons purent apercevoir, de-ci de-là autour des fermes, un peu d’activité agricole qui disparut ensuite des paysages traversés pendant les huit derniers kilomètres.

Enfin, dans l’après-midi, la petite troupe, parvenue à la limite sud du plateau de Mostaganem, put contempler, des flancs du djebel Cheggha, l’immense plaine de l’Habra s’étendant jusqu’à l’Atlas.

Les voyageurs aperçurent alors, quelques centaines de mètres plus bas, un peu à l’est, un emplacement minuscule, sommairement débroussaillé par l’armée qui y avait dressé des tentes et commencé la construction de baraquements. La piste à peine tracée qu’ils avaient suivie depuis le matin n’allait pas plus loin : les colons étaient arrivés à Aïn-Nouissy.

L’armée encadrait les colons et les villages obéissaient à des directeurs militaires jouissant d’un pouvoir quasi discrétionnaire. Celui d’Aïn-Nouissy était le lieutenant au 5e de ligne Descouvé dont l’aménité pour les colons est à souligner. Il répartit rapidement entre les familles les lopins de terre qu’elles avaient trois ans pour défricher et mettre en valeur, condition pour en devenir définitivement propriétaires. Ces parcelles constituaient des concessions dont l’étendue était en rapport avec la composition des familles. A Aïn-Nouissy, une famille composée de cinq personnes recevait en moyenne, et selon la qualité de la terre, environ 17 hectares à défricher.

L’époque fut rude et sans doute le mot de calvaire employé souvent pour décrire la vie des colons de 1848 n’est-il pas exagéré. Certains moururent rapidement des privations qu’ils enduraient ou retournèrent à Paris, abandonnant tout espoir d’une vie meilleure ; ils furent aussitôt remplacés par d’autres venus isolément ou par petits groupes familiaux, principalement du Dauphiné et des Pyrénées, plus ou moins par leurs propres moyens et certainement plus aptes aux durs travaux de la terre. Ainsi l’on peut dire que, de ce fait, dès 1855, la population du village était stabilisée.

En 1853, l’autorité militaire céda la place à l’administration civile dans toutes les colonies agricoles de l’Algérie. Aïn-Nouissy qui, depuis sa création, était une annexe de Rivoli demeura dans cette situation jusqu’en 1869 où il devint une commune de plein exercice ; jusqu’à cette date, le maire du village fut adjoint du maire de Rivoli, comme d’ailleurs celui de la Stidia.

La première naissance eut lieu un mois après l’arrivée de ces familles et l’acte est ainsi rédigé : « Le 29 janvier 1849, le colon Henri Raymond, accompagné de Michel Godard et de Victor Langlois, colons eux aussi, a déclaré au lieutenant Descouvé, remplissant les fonctions d’officier de l’état civil, la naissance d’un enfant mâle qu’il prénomme Gabriel Nouissi ».

Aïn-Nouissy, du nom de la source qui alimentait le village, devint Noisy-les-Bains par décret du président de la République en date du 23 août 1886, les bains étant ceux d’un établissement thermal aux eaux sulfureuses, situé sur la commune.

Gérard Langlois

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(Source : Ce texte est extrait de « LA GAZETTE DE NOISY-LES-BAINS (Aïn-Nouissy), 1848-1962, chronique d’un village français d’Algérie à travers la presse », publiée en 1991 et dont il est le prologue.)


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