Histoire avant 1848
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Vie des Communautés
Centenaire 1914-1918

ANLB
Aïn Nouissy / Noisy-les-Bains
Toute l'histoire d'un village d'Algérie


CLARISSE LANGLOIS

1895-1975

Née le 26 mars 1895 à Noisy-les-Bains, Clarisse était la fille d’Henri Langlois, maire du village à la fin de la Première guerre mondiale, et d’Octavie Masse qui enseigna quelque temps chez les sœurs trinitaires, au début des années 1880 avant de se consacrer à sa nombreuse famille.

Du côté paternel son arrière-grand-père Victor Langlois était arrivé au village en 1848, et du côté maternel son grand-père Paul Masse, « né le même jour que le fils de Napoléon » se plaisait-elle à rappeler, était arrivé en Algérie en 1836 dans les rangs de l’armée d’Afrique avant de s’installer au village au début des années 1850, et d’être décoré en 1855 pour sa bravoure et son dévouement lors de l’épidémie de choléra de 1854 qui décima la population de Noisy.

Aussi Clarisse se plaisait-elle à répéter que les Langlois c’était la plume, en raison des enseignants, bibliothécaires et autres médecins2 qu’on trouvait de ce côté, et que les Masse c’était l’épée, car en effet son grand-père et deux frères3 de celui-ci avaient été militaires, tandis que l’une de ses grands-mères avaient eu aussi deux frères brillant général et colonel de Napoléon4.

Quatre frères avaient précédé Clarisse au foyer d’Henri et Octavie mais les trois premiers étaient morts âgés de quelques mois, et seul Henri né en 1892 avait survécu. Vinrent ensuite Georges en 1897, Victor en 1899, enfin Paulette en 1903. Il est amusant de noter que les frères Henri, Georges et Victor sont tous trois nés un 23 juin.

Mais pendant de longues années la famille compta un membre de plus. En effet, en 1893, Henri et Octavie recueillirent leur nièce Emilie Floutier âgée de sept ans, fille de Louise Langlois, morte en couche en 1893, et de César Floutier mort en 1894.

Depuis 1884, à la suite d’une succession et d’un partage qui rendirent très précaire la situation familiale, puisque même la maison de 1848 fut vendue, le grand-père puis le père de Clarisse n’ayant plus assez de biens pour faire vivre les leurs, devinrent transporteurs de céréales et de vin entre Perrégaux et Mostaganem et possédèrent ainsi jusqu’à trois équipages de six chevaux chacun pour sillonner la plaine de l’Habra. Par intermittence, le père de Clarisse prit aussi en gérance des propriétés comme la ferme Thireau, celle-ci de 1900 à 1903 avec son ami Ségalas, ou Rhama, la ferme de Montfort plus tard ferme O’Neill.

Clarisse passa ainsi son enfance dans les fermes des environs de Noisy, où parfois le matin venu on ne pouvait que constater, impuissant, le vol de bétail ou de céréales survenu pendant la nuit.

Le matin, le père attelait la carriole et emmenait sa progéniture à l’école du village. Clarisse aimait aller en classe comme en témoignent encore quelques cahiers conservés. Elle avait de bonnes notes, voire excellentes, en dictée et en composition française. Elle aimait les récitations et, devenue vieille dame, se souvenait encore de celles apprises lorsqu’elle était enfant, comme cette fable de Florian intitulée « La guenon, le singe et la noix », qu’elle nous récitait en appuyant sur la fin : « Souvenez-vous que, dans la vie, sans un peu de travail on n’a point de plaisir ».

En 1907, la jolie cousine Emilie Floutier quitta le foyer pour épouser Clément Morin au mois de janvier. A la fin de l’année ils eurent une fille prénommée Louise, mais Emilie mourut en 1910 et, comme elle en son temps, sa fille fut recueillie par l’oncle et la tante Langlois. Clarisse avait quinze ans et joua le rôle de petite mère auprès de sa jeune cousine.

Clarisse fut un jour punie de sa curiosité par une chute qui lui valut d’avoir une incisive de travers. En effet, dans le jardin voisin de celui d’une de ses petites amies, l’instituteur de l’époque venait de temps en temps courtiser sa fiancée. Mais la hauteur du mur ne permettant pas l’espionnage, Clarisse et son amie décidèrent de faire de la balançoire en se propulsant le plus haut possible pour tenter d’apercevoir les amoureux. On se propulsa si fort qu’à un moment la balançoire ne suivant plus, Clarisse fut violemment projetée à terre et en eut la dentition modifiée pour la vie.

En 1910, Octavie, la mère de Clarisse, se trouva héritière de Louis Masse, un oncle paternel militaire, disparu dans des inondations à Lyon. Il avait fallu attendre que ledit oncle ait atteint l’âge fictif de cent ans pour recevoir le magot avec lequel on acheta la maison en face de la gendarmerie et quelques terres.

Mais cette félicité dura peu. En 1913, Henri Langlois, le frère aîné parti faire son service, ne devait jamais revenir au village car il fut porté disparu et déclaré mort pour la France au combat du Châtelet à Charleroi en Belgique, le 22 août 1914. Son nom sera le premier de ceux gravés sur le monument aux morts de Noisy-les-Bains. La nouvelle sidéra la famille et pendant des années sa mère tenta en vain d’obtenir des informations auprès des hommes dont elle apprenait qu’ils avaient été les compagnons d’arme de son fils dans les derniers jours de sa vie.


Henri Langlois 1892-1914

Le 1er mai 1915 un autre drame frappa Clarisse : Louis Fraisse mourait à Lizerne, en Belgique, des suites de ses blessures. Louis était le meilleur ami d’Henri Langlois et le promis de Clarisse au souvenir duquel elle resta fidèle toute sa vie en ne se mariant jamais, devenant ainsi l’une de celles que l’on nomma les « vierges-veuves de 14 ». Peut-être, dans l’esprit de l’époque, une promesse avait-elle été faite à Mme Fraisse, née Meilland et petite-fille des Corbobesse de 1848, nul ne le saura jamais. Clarisse venait d’avoir vingt ans et dès lors, le trousseau préparé petit peu par petit peu, les draps qu’elle avait longuement brodés de guirlandes de fleurs à son chiffre des après-midis durant5, l’argenterie ornée de feuilles d’olivier dans son coffret écrin en bois, tout cela resta enfermé avec ses rêves évanouis de fonder un foyer, rêves dont témoignaient les photos de Louis Fraisse qu’elle conserva toute sa vie. Cependant, paradoxalement, bien longtemps après, lorsque ma mère lui proposa que nous l’appelions grand-mère, elle refusa, répondant qu’elle ne l’était pas.


Louis Fraisse 1892-1915

En 1917, M. Félix Brun meurt et c’est Henri Langlois, son premier adjoint, qui lui succède mais refusera de se présenter aux élections de 1919. Pendant cette période de l’après première guerre mondiale, on verra souvent Clarisse et sa sœur Paulette quêter au profit des victimes de la guerre ou du monument aux morts à propos de l’inauguration duquel, comme sur tant d’autres sujets, elle me transmit des informations d’autant plus précieuses qu’on ne les retrouve nulle part ailleurs.

A l’occasion des fêtes patronales elle interprète également de petits rôles ou récite quelques vers, mais son nom n’est jamais cité quand il s’agit de chants, et elle-même plaisantait de chanter faux à cause de sa voix légèrement éraillée. Le 23 juillet 1906, on remarque dans le compte rendu d’une remise des prix « un compliment bien tourné à l’adresse des autorités municipales, lu par la jeune Langlois Clarisse, de l'école des filles », et qu’elle figure parmi les élèves qui ont obtenu les plus belles récompenses, comme son frère Victor qui, lui, était en classe enfantine.

Si Clarisse ne chantait pas, par contre elle me racontait ses polkas, Mazurkas et autres quadrilles endiablés sur la place de Noisy lors des nombreux bals avant la guerre. Ensuite, pour les raisons que l’on sait, elle se contenta de regarder les autres danser, mais je n’ai cependant jamais pu l’imaginer dansant, cela ne correspondant pas à l’image qu’elle me renvoyait d’elle.

Puis ses frères et sa sœur se marièrent et quittèrent la maison : Georges en 1921 avec Mélanie Morin6, habita une maison mitoyenne un peu plus haut dans la rue qui deviendra la rue du général Randier ; Victor en 1924 avec Clémence Lamoise7, construisit sa maison trois rues plus loin, future rue du général Morin, cousin germain de Clémence ; Paulette en 1932 avec Eugène Andraud8, s’installa à la sortie du village en allant vers Perrégaux. Mais en 1931, à la mort de Clémence âgée de 31 ans, Victor confia Camille 6 ans, Henriette 4 ans et Eugène 2 ans, ses trois enfants, à Clarisse.

En 1933 Henri Langlois, père et grand-père de ce petit monde vint à mourir « dans une clinique d’Oran » comme l’annonce le journal.


Henri et Octavie dans leur jardin de Noisy en 1930

En 1936, la cousine Louisette Morin, qu’on avait recueilli à la mort de sa mère en 1910, épousa Léon Tessier qui habitait juste en face en tant que commandant de la gendarmerie.

Quand Henri Langlois partit à la guerre, sa grand-mère Octavie lui dit en pleurant qu’elle ne le reverrait plus ; sans doute pensait-elle à son propre fils Henri qui ne revint pas de la guerre de 14, et en effet elle ne revit pas son petit-fils mais c’est elle qui, avant son retour, mourut de vieillesse le 26 novembre 1942, âgée de 82 ans. Désormais Clarisse resta seule à la maison avec Camille, Henriette et Eugène, mais souvent le dimanche elle recevait à déjeuner des « petits militaires », comme elle disait, qui stationnaient près du village, poursuivant ainsi cette tradition de la première guerre mondiale où sa sœur Paulette avait été la marraine de guerre d’Henri Reynaërt l’ami de Louis Fraisse. Dans le même temps, en raison de la guerre et des privations qu’il aurait pu subir au collège de Mascara où il était admis en 6ème, Clarisse refusa de laisser partir son neveu Eugène qui nous en parle encore, soixante-quinze ans après.

La seconde guerre mondiale fut fratricide à Noisy-les-Bains. De mauvais génies étrangers au village, comme Dumont ou Pasquier, le receveur du bureau de poste, y semèrent la zizanie appelant des vengeances et engendrant des règlements de compte politiques. C’est ainsi que, bien malgré elle, le nom de Clarisse Langlois, qui n’avait rien signé et pour cause, apparut dans une pétition demandant la destitution du maire Eugène Morin, son ami et voisin. Par la suite, le seul fait d’évoquer cet événement la mettait en colère car elle estima toujours l’ancien maire, ce qui semble avoir été réciproque car quelqu’un rapporta n’avoir jamais vu deux personnes ne se parlant plus, dire autant de bien l’une de l’autre.

Inutile de préciser pourquoi Clarisse vouaient Charles De Gaulle aux gémonies, elle qui pourtant aimait tout le monde. Cette antipathie remontait d’ailleurs à la guerre et de tout temps elle lui préféra Philippe Pétain en qui, voulant ignorer tout le reste, elle ne vit jamais que le héros vainqueur de Verdun, sans doute en souvenir de son frère disparu en 1914.

Généreuse envers les siens et envers les autres, sa porte toujours ouverte à tous, elle fut la « tata Clarisse » de nombreux enfants du quartier et la marraine d’une douzaine d’enfants de gendarmes au long des années. Par ailleurs on ne comptait plus le nombre de femmes de gendarmes qui venaient passer l’après-midi auprès en sa compagnie et rentraient chez elles avec des fleurs ou des oranges du jardin quand ce n’était pas une volaille ou des œufs frais du poulailler pour les enfants. Elle comprenait le sentiment d’éloignement éprouvé par ces jeunes couples, souvent métropolitains loin de chez eux, et elle compensait comme elle pouvait.

En 1951, elle fit un pèlerinage à Lourdes en compagnie de sa nièce Henriette Langlois, de Mme Fraisse, mère de Louis, et du jeune André Corbobesse. Pour l’anecdote, Mme Fraisse offrit le voyage à Clarisse peu fortunée qui n’eut qu’à prendre en Charge celui d’Henriette. En chemin, le petit groupe s’arrêta à Toulouse où vivait des membres de la famille Ségalas. Puis, après le séjour à Lourdes on poussa jusqu’à Tarbes où M. Duboué, un ancien maréchal-ferrant de Noisy, s’était retiré dans son pays natal.

Au début des années 50, son neveu Camille fut envoyé combattre en Indochine à l’occasion de son service militaire. Après son frère au cours de la grande guerre, son neveu Henri Langlois au cours de la seconde guerre, c’était ce neveu qu’elle avait élevé, et dont elle dira toujours qu’il n’avait pas eu de chance dans la vie, qui prenait à son tour part à un conflit. Il faut imaginer les craintes quotidiennes qui assaillaient alors Clarisse et comment elle guettait le facteur porteur des lettres tant attendues.

En 1952, son neveu Eugène épousa Mauricette Moullin, mais en attendant que la construction de la maison du jeune couple soit terminée sur le terrain qu’elle leur avait donné un peu plus haut dans la même rue, Clarisse leur offrit le gite et le couvert. En 1953 c’est Camille, revenu d’Indochine, qui se maria à son tour mais installa un logement dans une dépendance de la maison familiale ; puis Henriette en 1958 et qui, travaillant à l’aérium, ne changea pas de domicile. Alors ce fut l’arrivée de la dernière génération des petits-neveux nés à Noisy, en particulier Jean-Michel, Clément et Gilbert qui vécurent pratiquement dans sa maison et qu’elle débarbouilla bien souvent.

Clarisse subit les « évènements », qu’elle ne nomma jamais autrement à l’image de ceux qui l’entouraient, ainsi que leurs conséquences dramatiques comme le 5 juillet 19629, où le feu embrasa même l’écurie de sa maison de Noisy dont il ne resta que les murs calcinés, malgré l’intervention rapide des pompiers de Mostaganem. Pourquoi cet acte criminel chez elle à qui personne n’avait rien à reprocher et alors que Noisy était resté calme pendant ces années troubles ?