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ANLB

Aïn Nouissy / Noisy-les-Bains
Toute l'histoire d'un village d'Algérie


 

LA MOUNA A LA MACTA, 1905-1910

Inspiré d’une chronique de l’époque (auteur inconnu)

transmis par René-Claude Durand

La mouna désigne aussi bien une coutume fort ancrée dans les mœurs des Oranais, que la pâtisserie que l’on déguste le jour de Pâques. Cette tradition nous venait de l’Espagne toute proche.

La mouna est confectionnée comme le pain, avec du levain, mais on y ajoute un zeste de citron, du sucre, de la fleur d’oranger, du rhum et des œufs. Cela donne au gâteau un ton pain brûlé d’un goût exquis. Pour les enfants on ajoutait, incrusté au sommet, un œuf dur naturel ou teinté de bleu, de vert ou de rouge.

Les festivités de la mouna correspondaient aux vacances de Pâques et l’on en profitait pour se réunir en famille ou entre amis. Le lieu de réunion était, en Algérie à cette époque, propice aux sorties champêtres ou au bord de la mer, un coin repéré à l’avance sur la côte et présentant les garanties souhaitables : fraîcheur, soleil aussi, ombrages et surtout un point d’eau potable. Il était particulièrement prisé de tout le village cet amas de rochers superposés formant une sorte de galerie couverte qu’on appelait « les cuisines ». On pouvait s’y installer en toute sécurité, à l’abri du soleil et des embruns, tout en entendant en fond sonore le ressac de la mer, sur les côtés et en dessous. Mais pour pouvoir disposer de ce joyau de la côte oranaise si apprécié des « mouneurs », il fallait s’y prendre à temps car tout le monde rêvait de pouvoir s’y installer commodément pour ces deux jours pas comme les autres.

Des tamarins bordaient les rives, mais les moustiques qui y foisonnaient chassaient les pêcheurs sensibles aux piqures des anophèles qui donnent le paludisme.

Nous connaissions également le marabout qui se trouve à un point culminant de la route qui descend alors rapidement sur Port-aux-Poules et Arzew dont il domine la baie et offre d’excellents abris pour camper. On accédait à la plage par un sentier sinueux à travers la forêt.

Un autre coin de la côte avait aussi les faveurs du public, c’était « l’îlot », situé entre La Stidia et l’embouchure de la Macta. Ce point était isolé et doté, il est vrai, d’une source capricieuse et inconstante qui coulait, ou était asséchée par époque, sans qu’on en sache la raison. Mais l’endroit était pourvu d’une petite plage familiale agréable dominée par la forêt. L’îlot lui-même n’était qu’un immense rocher détaché de la falaise, et que la mer avait entouré. Séparé d’une centaine de mètres de la terre ferme par une étendue d’eau profonde il suffisait, pour l’atteindre, de retrousser pantalon ou jupe au-dessus du genou pour ne pas se mouiller. Cet îlot n’offrait par lui-même qu’un aspect désolé, mais sa situation privilégiée en faisait un endroit idéal pour pêcher ou ramasser des coquillages ou des oursins. Aucune végétation, autre que quelques buissons et arbustes épineux et une herbe rare, fréquentée par des lézards. Tel était l’îlot !

On connaissait aussi la station balnéaire de Port-aux-Poules, avec ses plages, ses palmiers et ses restaurants. L’embouchure de la Macta, avec son immense plage, des dunes rapprochées et les bords de la rivière poissonneuse aux eaux cristallines et limpides, laissant voir par transparence le fond de sable et les vestiges d’un vieux pont de bois construit par les pionniers du génie lors de la bataille de la Macta qui vit la victoire, en 1835, de l’émir Abdelkader sur le général Trézel pendant la conquête de l’Algérie. Les eaux de la rivière sont salées à l’approche de la mer, ce qui fait qu’outre les anguilles, on peut pêcher les poissons de mer qui s’y risquent.

Comme on le voit, nombreux étaient les endroits réunissant les avantages que recherchaient les « mouneurs ». On arrivait, en break ou en carriole, de bon matin et on s’installait sur la plage ou dans la forêt et, sur le coup de 18 heures, la brise marine apportait du large des senteurs d’iode et, des rochers découverts garnis de mousse verte, des relents d’algues et de poissons.

Les attelages étaient laissés à l’écart, à l’abri des arbres, tandis que les chevaux et les chiens étaient menés dans l’eau peu profonde où on les lavait.

De suite on montait les tentes, confectionnées avec de vieux draps de lit ou des bâches à vendange, car le soleil cognait dur et il ne pouvait être question de rester exposé à ses chauds rayons.

Les ménagères s’activaient déjà auprès des fourneaux hâtivement confectionnés avec trois grosses pierres disposées en triangle, pouvant supporter l’énorme poêle où serait cuit un « arroz con pollo » (riz au poulet). Cet ustensile pouvait contenir trois ou quatre poulets et deux kilos de riz, car au bord de la mer l’appétit était grand.

D’autres confectionnaient une « frita » monstre, avec des cotelettes d’agneau, poivrons, artichauts, tomates, oignons, safran, niora.

D’autres encore, ayant fait bonne pêche, préparaient un riz au poisson et coquillages, crabes, bigorneaux, moules et arapèdes… à se lécher les doigts d’avance.

On remuait le tout avec une immense louche. L’odeur de tous ces plats succulents, épicés, colorés, embaumait l’air et les senteurs de girofles, niora, poivrons grillets, aulx, tomates, donnaient l’illusion d’être dans un vaste restaurant fort bien achalandé.

Chacun ayant pris place autour des plats puisait maintenant dans la grande poêle en y creusant son trou, pour bien garantir sa part du festin, à la mode arabe.

Les vins, rafraîchis dans des seaux remplis d’eau, à l’ombre d’un endroit venteux, pour être certain de boire frais. D’autres s’étaient munis de gargoulettes énormes, pouvant contenir jusqu’à dix litres d’eau ; elles étaient munies d’un petit robinet et on les suspendait par les anses dans un arbre, au moyen d’une solide corde ; le vent et la porosité de l’ustensile assuraient une réfrigération parfaite. Cette eau glacée était idéale pour déguster l’anisette dont on faisait sa boisson préférée ce jour-là.

Ces merveilleux rassemblements voyaient se dresser pour un jour de véritables villages de toile. A midi tout le monde était réuni dans ces demeures provisoires, ou simplement à l’ombre d’un arbre, et c’était un repas pantagruélique qui commençait.

Pendant que les machoires mastiquaient à qui mieux-mieux, on écoutait le silence de cette foule bercée par le bruit de la mer heurtant les rochers quand le nordet se levait, et aussi le bruit des bouchons des vénérables flacons qu’on débouchait tout au long du repas.

Puis soudain éclataient les rires et les chansons. Les jeux reprenaient et tout ce monde repu, rassasié de viandes, de fruits, entonnait comme à l’église un hymne à la gloire du Seigneur.

Les propos moins liturgiques que bachiques en raison des crus ingurgités pour arroser les mets épicés fusaient de toutes parts.

Le moment était alors venu de déguster la mouna, découpée en tranches présentées sur un vaste plateau de cuivre. Cette pâtisserie fleurait bon le rhum, la vanille et la fleur d’oranger. Le muscat et le vin ambré coulaient dans les verres au milieu des cris de joie. Puis une courte sieste suivait. Il était déjà plus de trois heures après midi.

Les jeux reprenaient jusqu’au souper qui terminait cette journée fort bien remplie.

Alors on pliait bagage avant que la nuit arrive. On démontait les tentes, on rangeait tout avec soin. On attelait les chevaux aux voitures et l’on repartait en une longue théorie de véhicules de toutes sortes.

Les lanternes étaient allumées et l’on chantait comme le matin à l’aller… mais d’une voix moins claire, plus dolente et un peu avinée, semblait-il, chez les anciens, et presque somnolente chez les enfants.

La nuit était là pour donner à tous, bêtes et gens, le repos dont tous avaient besoin, après cette journée de fête, pour reprendre avec courage et bonne humeur la tâche quotidienne du lendemain.
 

Inspiré d’une chronique de l’époque (auteur inconnu)

transmis par René-Claude Durand


(Source : Le Lien, bulletin des Enfants de La Stidia et Noisy-les-Bains, n° 58, mars 2013)


 

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